« Soigner » la dyslexie avec la proprioception
Introduction
On a longtemps envisagé la compréhension et la prise en charge de certains handicaps tel que, par exemple, la dyslexie (trouble de la lecture) sous l’angle cognitif, donc en lien avec le cerveau et le traitement de l’information. Cependant, selon certains chercheurs, la piste du corps, et précisément de la proprioception, est prometteuse.
Article paru dans le magazine Infinité n°1 et édité par Diverti Éditions
Chapitrage
-« Et si la dyslexie avec la posture de notre corps avait un lien au quotidien ? »
-« La sécurité est une sensation corporelle »
-« La dyslexie et les troubles de la proprioception »
Aparté
-« La théorie polyvagale explique nos réactions »
-« Dr Bruno Dubos, L’œil du psy: »
Et si la dyslexie avec la posture de notre corps avait un lien au quotidien ?
Le recours à l’écrit est incontournable dans notre culture, rendant majeure toute diffi culté dans ce domaine, et pouvant handicaper la vie courante et les études. Les prises en charge spécifiques du trouble de l’apprentissage qui affecte la capacité d’une personne à lire, écrire et à communiquer effi cacement (dyslexie) se sont essentiellement organisées autour des orthophonistes et, pourtant, la recherche avance, mettant en avant la possibilité que certaines pathologies aient un lien avec des anomalies de la proprioception (comme des troubles musculaires, temporo-spatiaux ou encore des troubles perceptifs et sensoriels…). Il n’est nul besoin de voir pour savoir si nous sommes assis ou couchés, nous le sentons, tout comme nous sentons les mouvements de notre bras qui se tend pour prendre un verre d’eau. C’est cela, la proprioception. Grâce à nos muscles, tendons, articulations et au vestibule (organe de l’oreille interne responsable de l’équilibre), nous bénéfi cions d’une combinaison de sensations nous informant de la position de notre corps dans l’espace, ainsi que de ses mouvements. Déjà, en 1979, un médecin portugais, Martins Da Cunhà, suggérait que la dyslexie pourrait avoir un rapport avec un « syndrome de défi cience posturale ». Ce trouble concerne l’équilibre tonique, oculaire et postural ; son traitement ne doit donc plus se focaliser sur la rééducation du langage, mais sur une prise en charge globale de la proprioception, expliquent Juliette Gueguen, Christine Hassler et Bruno Falissard (« Évaluation de l’effi cacité du traitement proprioceptif de la dyslexie », Inserm, juillet 2016). Le port de lunettes prismatiques, d’orthèses plantaires ou de petites surépaisseurs collées sur la face coronale des dents (alphs) sont donc des approches nouvelles faisant suite aux hypothèses théoriques à l’origine du traitement proprioceptif, qui se dirige vers l’idée d’une diffi culté de percevoir les informations corporelles (dysperception proprioceptive).
La sécurité est une sensation corporelle
À ce stade, il est intéressant de poursuivre la réflexion par la considération de l’importance des ressentis corporels dans la mise en place de nos capacités d’apprentissage et relationnelles. Notre corps et notre système nerveux en particulier s’adaptent constamment aux informations (stimuli sociaux et environnementaux) qu’ils perçoivent. Cette fonction est essentielle pour bouger, ressentir, interagir avec notre environnement et les autres, mais c’est aussi fondamental pour notre ressenti de sécurité. Et, d’une façon pas si étonnante que cela, nous avons une connexion face-cœur, explique Stephen W. Porges, professeur de psychiatrie et chercheur émérite (institut Kinsey, université d’Indiana), qui a conceptualisé la théorie polyvagale. Selon lui, la régulation neurale des muscles striés (qui se contractent et se relâchent de façon rapide et intense sur une courte distance) du visage et du cou est neurophysiologiquement liée à la régulation neurale de notre cœur. En conséquence, cette connexion permet aux humains (et aux autres mammifères), par le biais d’expressions faciales et de vocalisations, de projeter et de détecter les caractéristiques d’un sentiment de sécurité. Le chercheur résume d’ailleurs cette idée en précisant qu’un sentiment de sécurité psychologique constitue donc la base d’une vie agréable et il est essentiel dans les processus de guérison. « L’absence de ce ressenti, dans une perspective polyvagale, entraîne des conséquences bio-comportementales conduisant aux maladies mentales et physiques », détaille-t-il dans Théorie polyvagale et sentiment de sécurité : Enjeux et solutions thérapeutiques (éditions EDP Sciences). La théorie polyvagale souligne d’ailleurs le lien entre les expériences psychologiques et les manifestations physiques, corporelles. Notre système nerveux s’adapte aux défi s et lorsque ça « bloque », les cliniciens développent des thérapeutiques réhabilitant la régulation bio-comportementale à travers les interactions sociales. « Mes conférences se sont concentrées sur la régulation du système nerveux autonome, fonctionnant comme une plateforme neurale, à partir de laquelle différents types de comportements adaptatifs peuvent s’exprimer », précise Stephen W. Porges.
La dyslexie et les troubles de la proprioception
Or, il a été suggéré que les personnes atteintes de dyslexie peuvent avoir des diffi cultés liées à la proprioception et au traitement de l’information sensorielle, affectant donc leur capacité à se sentir en sécurité et à se connecter aux autres. Outre le caractère délétère sur la qualité de vie, il est nécessaire de prendre en compte cet aspect qui peut évidemment aggraver les symptômes de la dyslexie. D’ailleurs, d’une manière générale, tout trouble de la proprioception génère une forme d’anxiété puisque le rapport à l’environnement est affecté. Ainsi, on notera également une relation étroite entre une atteinte de la proprioception et un défaut à traiter des informations sensorielles, impliquant une difficulté à s’adapter de manière efficace à l’environnement. En effet, l’intégration sensorielle, ce processus par lequel le cerveau combine les informations provenant de différents systèmes sensoriels (auditifs, visuel, tactile, proprioceptif, etc.), permet de créer une image et un ressenti cohérents de l’environnement. Il donne du sens aux stimuli sensoriels et l’on comprendra toute son importance lorsqu’il est affecté. Dans le cas de la dyslexie par exemple, cela peut impacter la capacité à lire, écrire, suivre des instructions et interagir avec les autres de manière efficace. Selon la théorie polyvagale, lorsque nous sommes en état de vigilance élevé, donc quand nous ressentons de l’angoisse, de l’anxiété ou ce que nous appelons du stress, nous nous préparons à réagir (voir encadré p.27). Cela peut donc entraîner une augmentation de la tension musculaire et, en conséquence, avoir un impact sur la proprioception, conduisant à majorer les troubles préexistants. La théorie polyvagale a permis au Dr Porges de présenter l’état physiologique comme une variable interférant sur le comportement et sur les compétences relationnelles. Elle explique comment une situation de danger ou une menace réelle entraînent des états physiologiques défensifs. Et finalement, ce qui est le plus important selon son concepteur, c’est que la théorie démontre que le sentiment de sécurité n’est pas la suppression de la menace, mais qu’il dépend à la fois de facteurs environnants et relationnels ; facteurs capables d’inhiber activement nos circuits de défense et de favoriser la santé, les sentiments de confiance et d’amour. Une approche intégrative de la dyslexie et des autres troubles neurodéveloppementaux a donc tout à gagner dans la prise en compte des découvertes sur leurs liens avec les troubles proprioceptifs et les recherches sur la théorie polyvagale. Les interventions prenant en compte les connaissances des travaux de Stephen W. Porges et les recherches sur la proprioception peuvent dès lors aider à renforcer les compétences sensorielles et perceptuelles, à améliorer les compétences sociales et la qualité de vie des personnes atteintes de troubles proprioceptifs. « J’espère sincèrement que l’expansion de la compréhension de ce besoin de sécurité conduira à de nouvelles stratégies sociales, éducatives et thérapeutiques nous permettant de nous montrer plus accueillants lorsque nous inviterons les autres à satisfaire, dans la réciprocité, ce besoin de sécurité », souligne d’ailleurs le Dr Porges.
La théorie polyvagale explique nos réactions
Avant la théorie polyvagale, la croyance communément admise était que le système nerveux autonome fonctionnait dans deux états : le stress et la détente. Avec les travaux du Dr Porges sur la théorie polyvagale, il y a eu un tournant dans l’approche des thérapies psychologiques. Celle-ci souligne l’importance des états physiologiques dus à l’insécurité et des comportements de régulation et de co-régulation. Le système nerveux autonome (un ensemble de nerfs reliant le corps au cerveau) fonctionne en permanence de façon automatique et, la plupart du temps, inconsciente. 80 % de ce système nerveux est dédié à faire remonter l’information du corps vers le cerveau reptilien concernant l’état physiologique du corps (l’état général, la pression artérielle, le rythme respiratoire, la présence d’infection, etc.) et le niveau de danger ou d’insécurité. Cela permet au cerveau reptilien d’établir une échelle des dangers perçus entre la sécurité, le danger et le danger de mort. Selon ces perceptions, il y aura trois types de réponses comportementales différentes avec ses deux branches que sont : le nerf vague dorsal (héritage de notre évolution qui permet la survie en cas de danger de mort) et le nerf vague ventral qui permet l’engagement social. Le nerf vague ventral innerve surtout le corps au-dessus du diaphragme jusqu’au visage et le dorsal est lié à l’abdomen. Le système nerveux sympathique s’active pour permettre la fuite ou l’attaque et le système nerveux parasympathique « débranche » le système nerveux sympathique. Précisément quand le système nerveux autonome renvoie une information de sécurité, le comportement va favoriser l’engagement social, mais quand le système nerveux autonome relève la présence d’un danger, la réponse comportementale se désengagera du lien social pour s’organiser autour de deux réactions : la fuite ou l’attaque. Cependant, s’il y a un danger de mort et que la fuite ou l’attaque ne permettent pas de rétablir la sécurité rapidement, le type de réaction comportementale va évoluer vers des comportements plus archaïques que sont la sidération, la dissociation et la soumission.
Dr Bruno Dubos, L’œil du psy:
La première interface relationnelle n’est pas le psychisme, c’est le corps. Dans notre modèle occidental, nos pensées nous permettent de penser la relation à l’autre, au monde et de nous penser nous (notre valeur). Ce système est incomplet car, en fait, la première interface relationnelle est, en réalité, le corps. D’ailleurs, selon Stanislas Dehaene, le premier activateur de conscience est le sensori-moteur, et Benjamin Libet, un chercheur en neuroscience, a aussi démontré que le mouvement précède la pensée. Il faut bien comprendre que ceci est fondamental dans la compréhension de la relation à l’autre et au monde. Donc, dans nos intentions relationnelles, le corps se met en mouvement avant l’intention relationnelle. Comme le corps est la première interface relationnelle, ce qui nous permet de penser la relation à l’autre et au monde et à nous-mêmes, ce sont nos sensations corporelles, c’est-à-dire tout notre système perceptif (ses cinq sens, plus le proprioceptif). Penser la relation, c’est donner une valeur à l’intention relationnelle de l’autre et de soi. Précisément, il s’agit de savoir si c’est une intention bienveillante ou pas, de telle sorte que pour penser une intention bienveillante, il faut que notre corps perçoive des sensations de sécurité dans le lien à l’autre. Avant d’être une histoire de pensées, la relation humaine est une histoire d’accordage corporel. Il s’agit donc de se mettre sur le même rythme corporel. Pour illustrer mon propos, on peut prendre l’image suivante : si deux personnes veulent danser ensemble, il faut bien évidemment que les deux aient l’intention de danser l’un avec l’autre. Avant de danser ensemble, il faut s’approcher et s’accorder. Là intervient notre système proprioceptif. Il est fait de trois branches (voir encadré p. 27) et quand on est en sécurité, le système parasympathique dans sa branche ventrale peut nous permettre d’entrer en relation et de nous synchroniser. Pour penser la sécurité et la bienveillance chez l’autre, il faut donc être capable de s’accorder… donc, que les deux s’accordent dans les rythmes corporels, y compris de la voix. C’est la base du lien d’attachement, car le premier niveau d’accordage, c’est la relation mère-enfant. Quand les gens sont timides, ils sont dans l’incapacité de s’accorder, par exemple. Ils ont immédiatement des signaux d’insécurité. Il faut qu’ils puissent refaire à l’intérieur, corporellement, des expériences dans un lien à l’autre, en l’occurrence à un thérapeute, de ce à quoi ressemble la sécurité. Pour penser la sécurité, il faut la sentir. On est dans nos relations comme on est dans notre corps et inversement. Si on ne fait pas l’expérience corporelle de la sécurité en relation, on ne peut pas penser la sécurité. Notre accordage se fait au niveau corporel, mais y participent les neurones miroirs qui eux sont cérébraux, nous permettant très tôt de faire des apprentissages. Les neurones miroirs, comme tout notre système cortical, sont en lien avec notre système neurovégétatif au niveau du tronc cérébral. La psychologie met de côté cette dimension qui est que, tant que nous ne sommes pas accordés au niveau corporel et que nous ne faisons pas l’expérience de la sécurité, qui active notre parasympathique ventral, nous ne pouvons pas penser la sécurité et ça altère profondément la relation à l’autre. Nous ne pouvons pas donner d’intention à l’autre qui soit positive. Par exemple, les gens très susceptibles ne peuvent pas s’accorder, donc ils se sentent rejetés, à côté, pas compris, etc. Pour moi, l’inconscient, c’est la conscience corporelle. On en a conscience sans en avoir conscience, et c’est ce que décrit Stanislas Dehaene dans son activation du sensori-moteur. La conscience, c’est l’espace de travail : ce qui vient à la conscience mais, ce qui vient à la conscience est alimenté par ce sensori-moteur, qui est la conscience corporelle, donc ce fameux inconscient. Les éléments d’informations sensori-moteurs ne sont pas conscients, on ne les analyse pas. On les vit. C’est ensuite rationaliser par la psychologie moderne comme des éléments de notre inconscient, mais ce ne sont pas des éléments de l’inconscient, ce sont des manifestations de notre conscience corporelle. Il est possible de sortir d’un modèle du « tout psychologique » basé sur le principe de « je pense donc je suis », en intégrant la dimension corporelle, sensorielle et émotionnelle de la relation humaine. Il devient alors possible d’intégrer un modèle al
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